Sans papiers, les artistes dessinent sur les murs (french only)

Harry Bellet
Article paru dans l'édition du 04.05.05, LE MONDE

Les conservateurs du Musée d'art moderne de la Ville de Paris continuent de croire aux miracles. C'est du moins ce que proclame le titre de leur dernière exposition, emprunté à une oeuvre du plasticien écossais Douglas Gordon. Au couvent des Cordeliers, dans l'espace reconstitué par Rirkrit Tiravanija de l'ARC, le premier étage du musée toujours fermé pour travaux (Le Monde du 19 février), ils poursuivent vaille que vaille un travail exemplaire de prospection parmi les artistes émergents.
Ce premier pan d'une exposition en deux volets (le second aura lieu du 19 mai au 19 juin) est sous-titré "Dessins sans papier" , et prend pour fil directeur ce que nos bambins font quotidiennement pour notre plus grand désespoir : le dessin sur les murs. En franglais dans le texte, les walldrawings.
PARADIS PERDU
"Une des raisons de l'engouement des artistes pour cette pratique réside, d'une part, dans la légèreté, la rapidité et la liberté qu'offrent ses outils et, d'autre part, dans l'économie de moyens dont il procède" , précisent les organisateurs dans la préface du catalogue. Il n'est que de s'attarder dans le narthex (après tout, nous sommes au couvent), c'est-à-dire le vestibule de l'exposition, pour comprendre à quel point l'observation est pertinente.
Car quel autre support autoriserait la merveilleuse impertinence dont fait preuve Dan Perjovschi, installé à Bucarest, dans ses dessins qui mettent tous le doigt précisément où ça fait mal, s'appuient sur l'actualité pour fustiger, avec humour et non sans tendresse, d'un trait simplissime, nos côtés les plus tordus ?
Dessiner sur un mur est souvent un acte politique. Ou éthique. On le percevra en divers lieux de cette micro exposition d'une vingtaine d'artistes (sans compter les collectifs, comme les très réjouissants jeunes gens qui entourent une égérie d'un nouveau genre, la très rebelle Maroussia Rebecq) qui ont donc pour pratique commune le dessin.
Quand il n'est pas au mur, il s'inscrit dans l'écran d'une télévision ou d'un ordinateur, et devient animé : on passe ainsi d'un film à l'autre. Il y a par exemple, par Kota Ezawa, natif de Cologne mais installé à San Francisco, ce commentaire digne de la série des Simpson sur le procès très médiatique d'un homonyme, l'ancien sportif O.J. Simpson, jugé puis acquitté pour le meurtre de son ex-épouse, Nicole.
Il y a également ce dessin animé très impressionnant de Paul Chan, né à Hongkong mais installé près de Manhattan, qui était l'un des artistes les plus remarquables de l'exposition"Greater New York" , à PS1 ( Le Monde du 12 avril) : un monde qui mêle l'utopie de Charles Fourier et le rêve d'une société sexuellement libérée par un doux disciple de Sade, Henry Darger. Le tout sous la palette graphique d'un artiste qui avait 10 ans quand furent signalés les premiers cas de sida, et peut à bon droit rêver de ce paradis perdu, une époque où jouir sans entraves (comme on disait alors) ne faisait pas nécessairement mourir les amants.
Poétique, politique, libertaire, le dessin tel qu'on nous le présente ici est bien à l'unisson de ce qu'en espérait le bon maître Ingres : la probité de l'art. Douglas Gordon a réellement raison de croire aux miracles.

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